Le 16 avril, entre Ben Badis et les maîtres du souffle
Il est des dates qui ne relèvent pas du calendrier, mais de la conscience. Le 16 avril, en Algérie, appartient à cette catégorie rare. Il ne s’agit pas d’une simple commémoration, encore moins d’un rituel administratif. Il s’agit d’un rappel à l’ordre moral. D’une convocation nationale autour de ce qui fonde les peuples durables : le savoir, la transmission, l’exigence, la fidélité aux maîtres véritables.
Cette année, le symbole est d’autant plus fort qu’au moment même où l’Algérie célèbre la Journée nationale du savoir, s’ouvre le 28e Congrès national de la Société algérienne de pneumo-phtisiologie, organisé du 16 au 18 avril 2026 à Alger, sous le thème de la prise en charge holistique des maladies respiratoires, et dédié à la mémoire du Professeur Makhloufi Mohamed Tayeb.
La rencontre entre ces deux événements n’a rien d’anecdotique. Elle dit, au contraire, quelque chose de profond sur la vocation du savoir dans une nation qui veut encore tenir debout. Car la Journée du savoir ne peut avoir de sens que si elle sort du cérémonial pour redevenir une exigence vivante. Le savoir n’est pas une parure pour discours officiels. Il est une force de structuration. Il est une discipline de l’esprit. Il est une manière de servir.
C’est précisément ce qu’incarna Abdelhamid Ben Badis.
Ben Badis fut de ceux dont la vie fut courte, mais dont l’œuvre fut immense. Il n’a pas occupé le temps ; il l’a fécondé. Il n’a pas rempli une époque de sa présence ; il l’a redressée par son intelligence. Son génie ne résidait pas seulement dans ce qu’il savait, mais dans ce qu’il a su transmettre, réveiller, reformer. Il a compris que la décadence d’un peuple commence lorsque le savoir se fige en répétition, lorsque l’enseignement perd sa mission, lorsque l’intelligence cesse d’être une responsabilité collective.
C’est pourquoi Ben Badis demeure plus qu’un nom dans l’histoire nationale : il reste une méthode. Celle de l’élévation par l’instruction. Celle du réveil par la conscience. Celle du relèvement par la formation. Chez lui, le savoir n’était pas une accumulation érudite ; il était une architecture morale.
Et c’est là que l’hommage rendu au Professeur Makhloufi Mohamed Tayeb prend une dimension singulière.
Il ne s’agit évidemment pas de confondre les figures ni d’effacer la singularité de leurs parcours. L’un fut un réformateur majeur de la conscience nationale ; l’autre, un maître de la médecine algérienne, un universitaire, un clinicien, un pédagogue. Mais entre eux existe une parenté plus profonde que les fonctions ou les disciplines : celle des hommes qui laissent une empreinte au lieu de seulement traverser leur temps.
Le texte d’hommage publié dans le livret du congrès décrit le Professeur Makhloufi comme un homme dont le parcours a marqué durablement la pneumo-phtisiologie algérienne, tant par la rigueur scientifique que par la hauteur morale, la fidélité au service, le sens de la transmission et l’humanité du rapport au malade. Il y apparaît non comme un simple titulaire de grades, mais comme un médecin ayant incarné une certaine idée de la profession : exigeante, humble, loyale et profondément humaine.
C’est ici que la corrélation devient éclairante.
Ben Badis a montré qu’une vie n’a pas besoin d’être longue pour devenir fondatrice. Le Professeur Makhloufi rappelle, dans l’ordre hospitalo-universitaire, qu’une carrière ne se mesure pas à l’énumération de ses titres, mais à la qualité de ce qu’elle transmet. Tous deux relèvent, chacun dans son champ, de cette même noblesse : celle des bâtisseurs silencieux. Ceux qui ne cherchent pas l’éclat, mais la fécondité. Ceux qui ne se contentent pas d’exercer une fonction, mais installent une exigence. Ceux qui font école.
Dans une société saturée de bruit, ce sont souvent les œuvres discrètes qui portent le plus loin. Les hommes de transmission ne font pas toujours la une, mais ils façonnent les générations. Ils ne réclament pas le prestige, ils organisent la continuité. Ils ne s’imposent pas par le vacarme, mais par la densité.
Le 28e Congrès national de la Société algérienne de pneumo-phtisiologie s’inscrit précisément dans cette logique. Il ne vaut pas seulement comme rendez-vous scientifique. Il vaut comme signe de maturité institutionnelle. Une société savante qui se réunit, interroge ses pratiques, partage ses expériences, confronte les expertises, honore ses maîtres et affirme une vision globale du soin rappelle que la médecine n’est pas seulement une technique : elle est aussi une culture, une éthique, une mémoire et une responsabilité. Le mot de la présidente de la SAPP insiste d’ailleurs sur cette approche « globale, intégrée et humaine » des pathologies respiratoires, attentive à la maladie, au patient, à son environnement, à ses comorbidités, à la prévention, à l’éducation thérapeutique et à la réhabilitation.
Autrement dit, le savoir médical ici défendu n’est pas un savoir froid, morcelé, bureaucratique. Il est un savoir qui relie. Qui articule la science et le soin, la précision clinique et la complexité humaine, l’innovation et la conscience. Et cela est, au fond, parfaitement fidèle à l’esprit du 16 avril.
Car célébrer Ben Badis tout en oubliant ceux qui, aujourd’hui, maintiennent vivant le travail de transmission dans les universités, les hôpitaux, les sociétés savantes, les laboratoires et les institutions professionnelles, ce serait trahir sa leçon la plus essentielle. La fidélité à Ben Badis n’est pas une récitation. Elle est une prolongation. Elle exige que le savoir reste une force active dans la société, qu’il s’organise, qu’il se transmette, qu’il s’incarne dans des femmes et des hommes de devoir.
C’est pourquoi l’hommage au Professeur Makhloufi dépasse le cadre protocolaire. Il désigne une filiation morale. Il rappelle aux jeunes médecins, aux praticiens, aux universitaires, que l’excellence n’est pas seulement affaire de compétence, mais de tenue. De rigueur dans la pensée. De dignité dans la fonction. D’humanité dans l’exercice. D’honnêteté dans la transmission.
Une nation qui oublie ses maîtres se condamne à l’improvisation. Une profession qui oublie les siens s’expose à la perte de repères. En choisissant de dédier ce congrès à l’un de ses serviteurs exemplaires, la SAPP ne se contente pas de saluer une mémoire. Elle affirme un modèle. Elle choisit ce qu’elle veut transmettre d’elle-même. Elle dit, en creux, à la jeune génération : voilà la médecine que nous voulons défendre. Une médecine savante, certes, mais qui n’abdique ni l’éthique, ni la pudeur, ni le sens du service.
C’est pourquoi ce 16 avril 2026 mérite d’être compris comme plus qu’une coïncidence entre une date nationale et un congrès scientifique. Il faut y voir un raccordement plus profond entre la mémoire et l’action, entre la figure tutélaire de Ben Badis et l’hommage rendu à un maître de la pneumo-phtisiologie, entre l’idée du savoir et sa traduction concrète dans le champ médical.
D’un côté, Ben Badis nous rappelle que les peuples ne se relèvent que par la lumière intellectuelle, la formation des consciences et l’endurance éducative. De l’autre, le Professeur Makhloufi nous rappelle qu’une discipline ne se grandit que par le travail bien fait, la transmission fidèle et la noblesse du service. Entre les deux, il y a une même vérité : les grandes œuvres ne sont pas toujours spectaculaires, mais elles sont durables parce qu’elles sèment.
Voilà pourquoi la Journée nationale du savoir trouve, dans l’ouverture de ce congrès, une traduction concrète et digne. Non pas dans le verbe seul, mais dans une communauté scientifique au travail. Non pas dans l’invocation abstraite du savoir, mais dans sa mise en œuvre au service des malades, de la formation, de la recherche et de la médecine algérienne.
Il faut le redire avec force : un pays qui honore ses savants, ses enseignants, ses médecins de valeur et ses passeurs de rigueur n’honore pas seulement son passé. Il protège son avenir. Il défend sa capacité à penser par lui-même. Il entretient le souffle profond sans lequel aucune nation ne peut durer.
Le 16 avril n’est donc pas seulement le souvenir d’un homme qui a vécu peu et fait beaucoup. Il est aussi l’occasion de reconnaître ceux qui, à leur tour, ont donné à leur domaine plus que leur présence : une trace, une exigence, une école.
Ben Badis a prouvé qu’un peuple pouvait être réveillé par ses maîtres.
Le Professeur Makhloufi rappelle qu’une discipline peut être élevée par les siens.
Et la Société algérienne de pneumo-phtisiologie, en ouvrant ce 28e congrès sous le signe de la science, de la mémoire et d’une médecine plus globale, adresse à la nation une leçon d’une grande sobriété : le savoir n’est véritablement honoré que lorsqu’il continue de servir.
Par Mohamed Tahar Aissani
Médecin anatomopathologiste formé en médecine de l’environnement, membre du Bureau national de l’Ordre national des médecins, écrivain, traducteur, analyste, journaliste et évaluateur scientifique
